La logistique est-elle suffisamment mature pour répondre aux ambitions stratégiques du secteur ?

25/09/2026

Par Patrick Van Denzel, Chief Revenue Officer pour les chargeurs

Alors que le secteur du transport évolue vers des opérations plus connectées et collaboratives, un consensus émerge quant aux capacités qui détermineront la performance future. Parallèlement, un fossé se crée entre les ambitions stratégiques des entreprises logistiques et leur niveau de préparation opérationnelle. Alors qu’ils s’accordent pour la plupart sur la direction prise par la gestion du transport, nombreux sont ceux qui ne disposent pas encore des fondamentaux nécessaires en termes d’intégration, d’automatisation et de données pour y parvenir.

Un consensus clair sur l’avenir de la gestion du transport

Bien qu’il existe des priorités parfois divergentes entre expéditeurs, transporteurs et fournisseurs logistiques, on observe une tendance sous-jacente de plus en plus évidente : l’avenir réside dans des chaînes d’approvisionnement plus connectées et axées sur les données, fondées sur une collaboration renforcée entre les différents acteurs concernés.

Cette évolution reflète un changement d’approche, passant de l’optimisation individuelle de chaque expédition à l’amélioration des performances globales des réseaux. Selon une étude menée auprès des professionnels et dirigeants du secteur, par Adelante SCM et Alpega, près de 68 % des expéditeurs considèrent désormais le maintien de bonnes relations avec les transporteurs et les partenaires logistiques comme un avantage concurrentiel majeur. Dans le même ordre d’idées, 66 % estiment que l’intégration réseau est une priorité stratégique pour améliorer la visibilité, améliorer la coordination et accélérer la prise de décision.Le transport n’est donc plus une simple série d’opérations successives. Il s’agit désormais d’orchestrer un réseau de parties prenantes, de flux et d’informations capables de fonctionner de manière cohérente.

La maturité opérationnelle reste limitée

Malgré des orientations stratégiques claires et admises par l’ensemble des acteurs, la réalité sur le terrain révèle un niveau de maturité encore insuffisant pour soutenir ces ambitions. La collaboration externe, bien que considérée comme essentielle, reste limitée. Seulement 27 % des expéditeurs se considèrent bien intégrés avec leurs partenaires, contre 65 % des transporteurs et prestataires logistiques, et le même déséquilibre se manifeste dans la standardisation et l’automatisation de leurs processus.

Ces chiffres illustrent un paradoxe devenu courant dans les projets de transformation : les organisations ont identifié les capacités qui créeront de la valeur à l’avenir, mais elles manquent encore des bases nécessaires pour les déployer à grande échelle.

La fragmentation des données reste un des principaux obstacles

Quelle que soit la technologie déjà utilisée par une entreprise, la limite sous-jacente est généralement la même : ces outils ont été conçus pour gérer les opérations d’une seule entreprise, et non pour connecter un réseau partagé de partenaires. C’est pourquoi la fragmentation des données et l’absence d’alignement entre les différents processus métiers persistent dans tout le secteur. Pour la moitié des expéditeurs, le manque de données complètes et à jour est un des obstacles majeurs à une prise de décision plus rapide. Ce manque est aggravé par des systèmes et partenaires qui ne communiquent pas entre eux. Une organisation isolée, des priorités concurrentes entre départements et un manque d’alignement entre les parties prenantes ralentissent également les efforts de transformation.

De leur côté, les transporteurs soulignent fréquemment le manque de cohérence dans les informations partagées par les expéditeurs et les différents acteurs de la chaîne d’approvisionnement. La réglementation commence à renforcer cette évolution vers les données à l’échelle du réseau. À partir de juillet 2027, le cadre eFTI de l’UE exigera que les autorités de chaque État membre acceptent les données de fret électronique échangées via des plateformes numériques certifiées, un changement qui ne profite qu’aux entreprises dont les données circulent déjà proprement entre partenaires, plutôt que de rester enfermées dans des systèmes internes. L’avantage stratégique pour les acteurs du réseau réside dans l’extension de cette connectivité au-delà des frontières de l’entreprise en construisant un réseau partagé que les concurrents, toujours confinés à leurs propres systèmes, ne peuvent pas facilement reproduire.

D’une approche transactionnelle à une approche orchestrée

Réaliser cet avantage signifie affronter une limite fondamentale de la gestion du transport, à savoir l’impossibilité de relever de nombreux défis au niveau d’une seule entreprise.Les expéditeurs souffrent souvent d’un manque de visibilité sur leur écosystème partenaire, tandis que les transporteurs travaillent parfois avec des informations incomplètes ou même contradictoires. Dans de telles conditions, la performance dépend moins des capacités individuelles de chaque acteur que de leur capacité à fonctionner collectivement.

Environ deux tiers des répondants considèrent désormais la visibilité en temps réel, l’exécution fiable et la communication transparente comme tout aussi essentielles pour l’avenir. À mesure que les chaînes d’approvisionnement deviennent de plus en plus complexes, l’avantage concurrentiel ne dépendra plus uniquement de l’optimisation des opérations internes. Il résidera dans la capacité à coordonner les partenaires, les données et les décisions à travers l’ensemble du réseau.

La transformation du transport logistique est, avant tout, une question de maturité collective. Les entreprises qui réussiront ne seront pas simplement celles qui disposeront des budgets technologiques les plus importants, mais celles qui choisiront le bon type de technologie : des plateformes conçues pour intégrer un réseau entier en même temps, plutôt qu’un patchwork de connexions ponctuelles reconstruites pour chaque nouveau partenaire. L’industrie a déjà une vision claire de sa direction. Le véritable défi désormais est de poser les bases opérationnelles qui permettront à cette ambition de devenir réalité.